S’agissant des arguments tendant à démonter l’intérêt et la qualité spécifique du château de Beynes, ce n’est pas trop difficile, l’édifice étant assez extraordinaire (c’est à dire pas un château en ruines plaisant à voir, pittoresque, mais sans originalité).
Je pense par comparaison aux quatre premiers critères de l’UNESCO pour les classements patrimoine mondial (nous ne jouons évidemment pas à cette échelle, mais c’est un bon point de repère) :
1-Représenter un chef-d’œuvre du génie créateur humain. 2- Témoigner d’un échange d’influences considérable pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, sur le développement de l’architecture ou de la technologie, des arts monumentaux, de la planification des villes ou de la création de paysages. 3- Apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue. 4- Offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significative(s) de l’histoire humaine.
Pour le critère 1, le château de Beynes serait un peu insuffisant, mais la réalisation du programme de fortification du XVe siècle est tout de même une œuvre remarquable, voire assez exceptionnelle en termes d’ingénierie, d’architecture militaire. Elle met en application de façon systématique, bien au dessus de toute nécessité réelle dans le contexte local et dans celui de l’Ile de France du XVe siècle, ce qui se faisait de plus abouti dans le domaine de la fortification privée. L’œuvre est de petites dimensions, ce qui est en soi une curiosité. C’est une sorte de « catalogue » de formes défensives de pointe à l’époque de leur réalisation, un « exercice de style », une démonstration ostentatoire de savoir-faire du maître d’ouvrage (et de son maître d’œuvre inconnu) en matière de fortification. Cette composante défensive, seule visible de l’extérieur, passe avant la composante résidentielle, qui est traitée, certes, mais à moindres frais comparativement aux fortifications, et dans un espace restreint, contraint, sans visibilité. Donc, chef-d’œuvre du génie créateur humain, oui quand même, à échelle réduite et exclusivement en terme d’architecture militaire dans la première phase de l’adaptation à l’artillerie. La « qualité » est grande, dans le programme, les formes, mais pas dans la mise en œuvre des matériaux. La notion de « génie humain » pourrait aussi, dans l’absolu, s’appliquer à Philibert de l’Orme, reconnu comme l’un des plus grands architectes de la Renaissance, notamment par ce qu’il est l’auteur d’un des premiers traités d’architecture depuis l’antiquité. Cependant, très franchement, il ne reste à peu près rien de ce que De l’Orme avait bâti dans le château de Beynes, et si ces architectures existaient encore, nous aurions quelque difficulté à les faire admettre comme des œuvres majeures de leur auteur. Il s’agissait de toutes petites choses réalisées sur un espace ultra-contraignant.
Critère 2 : ce critère n’est pas adapté au cas de Beynes, mais le château, là encore, témoigne de la mise en application de « recettes » d’architecture militaire qui, à cette époque (fin guerre de Cent-Ans), sont devenues « nationales », et même « internationales », et témoignent à ce titre du dynamisme de l’échange de l’ingénierie, de la technologie et des savoirs-faire architecturaux, à une vaste échelle territoriale : l’Europe. Le château de Beynes, celui du XVe siècle notamment. Ce n’est donc pas du tout un château « régional » représentatif de l’Ile de France, mais un château caractéristique de ce qui se faisait de plus moderne en Europe en termes de fortification. Il est à ce titre assez exceptionnel dans le paysage monumental de l’Ile de France de ce temps, où l’on ne bâtissait déjà plus de forteresses privées, parce qu’il n’y avait guère de points stratégiques et pas de « marches » (frontières politiques) à défendre.
Donc le château de Beynes est un témoignage « unique ou du moins exceptionnel », selon les termes du critère 3 de l’Unesco, au moins dans son contexte géographique, l’Ile de France. Par contre, le château de Beynes des XIIe-XIVe siècle, englouti dans celui du XVe siècle, était assez original dans sa forme circulaire et sa petite taille, mais il n’avait rien d’exceptionnel comme exemple d’architecture castrale.
Quand au critère 4 de l’Unesco, « exemple éminent d’un type de construction (...) illustrant une ou des périodes significative(s) de l’histoire humaine », il est satisfait par le château de Beynes, si l’on retient comme période significative la fin de la Guerre de Cent-Ans.
Enfin, pour ne pas oublier cette composante, le château de Beynes est aussi un « site archéologique » remarquable, un bel exemple de redécouverte archéologique d’un château qui était en partie enseveli sous un « tumulus » de déblais de démolition. Redécouverte d’abord associative, à partir de Legoy, puis par les professionnels de l’archéologie, la stratigraphie des phases de construction avant et après le XVe s ayant été assez complètement retrouvée et étudiée par Bruno Dufaÿ.
Christian Corvisier Historien de l’architecture